RÉGIME MAÇONNIQUE RECTIFIÉ
Ve Province de Bourgogne
Zurich vs Genève :
Deux transmissions, une seule légitimité
Démonstration historique et doctrinale
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Juillet 2026
L'objet de ce mémoire est de clarifier, à la lumière des sources historiques et des critères posés par Jean-Baptiste Willermoz lui-même, la raison pour laquelle la Ve Province de Bourgogne constitue l'unique voie d'un retour initiatique authentique du Régime Maçonnique Rectifié — et pourquoi elle est en mesure d'offrir, à tout Frère dont la transmission trouve sa source à Genève ou dans une reconstitution plus récente, ce que cette transmission n'a, jusqu'ici, pas pu lui apporter. Cette clarification est une nécessité : elle protège ceux qui cherchent sincèrement leur chemin dans l’esprit du Régime. Pour démontrer ce fait, il est indispensable de commencer par la vérification du dépôt : objet du présent mémoire.
Avant-propos
Une Suisse divisée au début au XIXe siècle, un Régime fragmenté
Avant d'entrer dans l'examen qui suit, une précision de contexte s'impose. Le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie (GPIH), tel qu'il se présente depuis le début du XXe siècle comme une structure unifiée, n'a rien de commun avec la réalité politique et institutionnelle de la Suisse du premier tiers du XIXe siècle. Cette appellation, dont le bien-fondé — notamment le qualificatif « Indépendant » — fera l'objet d'une mise au point dans le corps de ce mémoire (3.3).
La Suisse de 1800 à 1830 n'était pas un État unifié. La République helvétique imposée par la France (1798-1803) échoua devant les résistances cantonales ; l'Acte de Médiation de 1803, puis le Pacte fédéral de 1815, restaurèrent une confédération lâche de cantons pleinement souverains, sans exécutif permanent, sans armée unifiée, sans citoyenneté commune. Genève elle-même, annexée par la France de 1798 à 1813, n'entra dans la Confédération qu'en 1815, comme vingt-deuxième canton, bien après Zurich (1351) et Bâle (1501).
Cette fracture politique se double d'une fracture linguistique tout aussi nette. Zurich et Bâle, germanophones, relèvent de l'aire dialectale alémanique, à laquelle appartient également Strasbourg, où l'alsacien — lui aussi alémanique — demeure alors la langue d'usage courant et universitaire. Genève, à l'inverse, est entièrement francophone, tout comme Lyon, avec laquelle elle partage une même aire linguistique et culturelle. Cette double appartenance — germanique pour l'axe Zurich-Bâle-Strasbourg, française pour l'axe Genève-Lyon — recoupe précisément la géographie de la dispersion du dépôt doctrinal du Régime Rectifié entre ces mêmes pôles.
Cette fragmentation politique, religieuse et culturelle se reflète exactement dans l'histoire du Régime Rectifié sur le sol helvétique : les préfectures de Bâle, de Zurich et de Genève agissaient chacune en pleine souveraineté, sans autorité centrale capable de trancher entre elles ni de garantir la continuité d'une transmission unique. Le sommeil de Bâle (1840), celui de Zurich (1885), puis la décision unilatérale de Genève de « maintenir l'Ordre Rectifié » (1886), ne sont pas des anomalies isolées : ils sont la conséquence directe d'une structure helvétique elle-même disloquée, où chaque préfecture décidait pour elle-même, comme chaque canton suisse décidait pour lui-même.
Ce n'est donc pas une autorité centrale unifiée, mais une mosaïque de préfectures cantonales indépendantes, qui a traversé le XIXe siècle. Le GPIH unifié que l'on connaît depuis le début du XXe siècle est une construction postérieure, qui ne saurait être projetée rétroactivement sur une période où une telle unité n'existait tout simplement pas.
C'est à la lumière de ce constat — l'absence, durant toute la période considérée, d'une autorité helvétique unique et centralisée sur le Régime Rectifié — que doivent être lus et appréciés les développements qui suivent
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Le principe fondateur
Toute transmission initiatique valide repose sur un principe universellement admis qui était déjà formulé par le droit romain : Nemo dat quod non habet — nul ne donne ce qu'il n'a pas reçu. Ce principe, d'une simplicité apparente, est redoutable dans ses conséquences : aucune bonne volonté, aucune érudition, aucune possession d'archives, ne peut suppléer au défaut de réception dans les formes requises. Ce même principe gouverne, dans un cadre institutionnel distinct, la transmission des ordres : un diacre, n’ayant pas lui-même reçu la plénitude de l’épiscopat, ne saurait conférer l’ordination épiscopale à un tiers. La règle ne varie pas selon le domaine : on ne transmet que ce que l’on a soi-même reçu.
La formulation classique est celle de René Guénon : « L'initiation proprement dite consiste essentiellement en la transmission d'une influence spirituelle, transmission qui ne peut s'effectuer que par le moyen d'une organisation traditionnelle régulière, de telle sorte qu'on ne saurait parler d'initiation en dehors du rattachement à une telle organisation. » [1] Ce principe est le socle de toute la démonstration qui suit.
Au Régime Maçonnique Rectifié tel que Willermoz l'a conçu, la validité d'une transmission exige la conjonction de deux conditions cumulatives et irréductibles : une chaîne vivante d'initiés qualifiés, porteurs de l'influence spirituelle et la fidélité intacte au dépôt doctrinal complet dans ses trois classes. La première sans la seconde produit une coquille vide. La seconde sans la première est une impossibilité de droit. Il en est de même et plus encore, pour la troisième classe dite secrète ou non ostensible.
C'est à l'aune de ces deux critères que la Ve Province de Bourgogne et la transmission genevoise doivent être examinées. Ce double critère est formulé directement par les dignitaires de Strasbourg : « Aucune initiation ne pouvait être reconnue sur simple décret ou par correspondance. » Une telle pratique conduisait inévitablement à la perte de la continuité doctrinale et à la rupture de la régularité initiatique. Cette affirmation de Salzmann s'applique directement aux réceptions bisontines de Frères genevois.
Cette exigence appelle une précision méthodologique. Les fonds de la B. M. de Lyon, de la B. N. U. de Strasbourg et le fonds Georg Kloss, conservé à la Bibliothèque du Grand Orient des Pays-Bas, à La Haye pour ce dernier, sont publics et consultables par quiconque — ce qui explique précisément qu’ils alimentent, sans les fonder, les prétentions de juridictions et de collèges sans continuité historique avérée à la légitimité doctrinale du Régime Rectifié. Ces fonds publics demeurent du reste, incomplets : l’enseignement du troisième degré de la Classe des Grands Profès n’a été confié qu’à Zurich, seul lieu où ce grade fut transmis et conféré, et n’a donc pu être versé aux fonds documentaires de Lyon, de Strasbourg ou de La Haye, étrangers à cette transmission. Leur consultation si elle établit l’existence matérielle d’une partie du corpus zurichois, ne permet absolument pas de se prévaloir d’une transmission vivante d’homme (détenteur) à homme (receveur). Les documents déposés à Lyon, à Strasbourg et à La Haye, non seulement sont incomplets, mais de plus ne sont plus transmissible tels que l’impose nos Codes et nos Règles. Par ailleurs, ;ces dépôts ne présentent pas l’enseignement le plus élevé, réservé à la seule chaîne vivante issue de Jean-Baptiste Willermoz à Rodolphe Salzmann, enseignement qui clôture et parachève l’Ordre Rectifié
Le dépôt authentique, spirituel et doctrinal, que conserve la Ve Province au sein du fonds privé du Collège Métropolitain des Grands Profès en France, n’est pas soumis à cette même exposition : sa divulgation intégrale soumise à l’engagement de ses Conservateurs, exposerait la doctrine à un risque de plagiat et de détournement spirituel que le présent mémoire n’a pas vocation à courir [2]. C’est pourquoi les pièces de ce fonds sont citées dans leur existence et leur teneur générale, mais non reproduites dans leur intégralité.
Cette confidentialité n’est cependant pas une fin en soi : toutes Préfectures ou tout Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte isolés sollicitant sa régularisation auprès de la Ve Province a vocation à recevoir, dans le cadre de ce processus, la transmission vivante et la consultation du dépôt complet.
La vérification de ce que cette démonstration affirme ne passe donc pas par la publication, mais par l’intégration à la chaîne elle-même. Ce principe se justifie par le souci de préserver l’intégrité de la transmission reçue de Jean-Baptiste Willermoz et de Rodolphe Salzmann : seule une réception encadrée, dans les formes prévues par le Régime, garantit que cette transmission demeure pure, non dénaturée, et qu’elle ne soit pas détournée à des fins étrangères à son objet initiatique.
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I — La Ve Province de BOURGOGNE : la double légitimité
1.1 Jean-Baptiste Willermoz et le choix délibéré de Rodolphe Salzmann
Jean-Baptiste Willermoz n'a pas laissé le hasard décider de la pérennité du Dépôt. Le 22 septembre 1816, à la période de l'équinoxe, il reçoit à Lyon Frédéric-Rodolphe Salzmann au grade de Réau ✠ — sommet absolu de la hiérarchie coën. Par cet acte unique et délibéré, il désignait son seul légataire spirituel.
Salzmann avait été initié dans l'Ordre des Chevaliers Maçon Élus Coëns de l'univers dès septembre 1777. [3] Strasbourgeois, il était membre naturel de la Ve Province de Bourgogne. Sa lettre à Willermoz après sa réception au grade de Grand Architecte (9 septembre 1813) témoigne de la profondeur du lien qui les unissait. [4]
« Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage [...] Ne m'oubliez pas, mon Très Cher et Puissant Maître. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés des travaux supérieurs. [...] »
Willermoz précise dans le résumé qu’il a l’habitude d’écrire au bas de chaque lettre reçue : « Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archit. Il espère l'Invoon [Invocation] promise ».
Les sources du dépôt de la Grande Profession attestent que c'est bien le grade de Réau ✠ qui fut conféré le 22 septembre 1816. [5] La lettre qu’il adresse à Willermoz le 25 mars 1817, une fois ordonné[6] — comme il en avait coutume après chaque étape décisive — en laisse clairement percevoir l’allusion, sous une formulation discrètement voilée, lorsqu’il le remercie avec gravité pour tout ce que celui‑ci a accompli en sa faveur :
« […] je n’oublierai jamais, mon E. R. f. & P. M. tout ce que je vous dois. Ma reconnaissance envers vous, & mon sincère attachement pour vous, mon respectable et chérissime Maître ont jeté des racines si profondes dans mon cœur, qu’elles ne pourront jamais s’éteindre, & je saisis avec empressement chaque occasion qui se présente pour vous réitérer l’expression de ces sentiments. »
En 1816, aucune obédience, aucun régime coën en Europe n'était plus capable de conférer ce grade — seul Willermoz le possédait et disposait du pouvoir de le transmettre. En le conférant à Salzmann, Willermoz accomplissait un acte testamentaire : il garantissait que le Dépôt demeurerait vivant et authentique.
1.2 La transmission du Collège et le dépôt de Zurich
Entre 1816 et sa mort, en 1821, Salzmann transmit le troisième grade de la Classe secrète — Grand-Profès Réau ✠ —, constituant les premiers Grands-Profès Réau ✠ de l'histoire du Régime, notamment au frère Johann Heinrich Lavater.
Le 2 août 1828, le Chapitre Provincial de la Ve Province, constatant l’âge avancé de ses membres et la probable disparition de leur chapitre, conclut — après un premier dépôt confié à la Préfecture de Bâle, laquelle s'éteignit presque immédiatement, puis transmis à la Préfecture de Zurich — avec la Loge « Modestia cum Libertate » à l’Orient de Zurich une convention de dépôt [7] des archives de leur province
Le dépôt central de la Classe des Grands Profès avait toutefois été transféré à Zurich dès le mois de mars 1818 — soit dix ans plus tôt, avant la convention formelle de 1828. C’est le premier transfert effectif qui marque le moment précis où Zurich devient le dépositaire matériel du corpus doctrinal complet. Le premier transfert, comprenait l’ensemble des pièces doctrinales : les trois grades du Collège, leurs mots propres et leurs formulations théurgiques authentiques, assortis de l’obligation expresse de restitution « dans le cas où les travaux pourraient reprendre en France ».
Un fait chronologique doit ici être soigneusement distingué. D’une part, Alain Bernheim, à partir du catalogue détaillé des archives de la Province de Bourgogne — celles de l’Ordre Intérieur comme celles du Symbolique [8] —, établit que le transfert de ces archives administratives (procès-verbaux, décisions du chapitre, rituels et autres pièces de la vie courante de la Province) vers le Grand Prieuré d’Helvétie intervint en 1828, soit six ans avant les démarches genevoises de 1834. En revanche Bernheim ne traite à aucun moment du dépôt doctrinal de la Classe des Grands Profès proprement dite, dont il n’avait très vraisemblablement aucune connaissance. Cette absence s’explique par un usage rapporté au sein du Collège : les présidents — et notamment celui de Strasbourg — avaient coutume de conserver le dépôt doctrinal dans un coffret isolé des autres pièces du Collège ou de la Province, en raison de son importance.
C’est ailleurs, dans la correspondance de Jean de Turckheim, que se trouve la trace de ce dépôt doctrinal. Turckheim écrit à Diethelm Lavater, en mars 1817, qu’il s’est accordé avec Salzmann pour fonder à Zurich un dépôt central où seraient réunies les connaissances des Grands Profès et celles du système de Gottorp [9]. Le 1ᵉʳ mars 1817, il évoque par ailleurs auprès de Johann Heinrich Lavater l’espoir d’ouvrir un Collège de Grands Profès à Darmstadt et à Francfort [10].
Qu’on retienne le projet de ce dépôt doctrinal, attesté dès 1817 par Turckheim lui-même, ou le transfert des archives administratives de la Province, documenté par Bernheim en 1828, l’un et l’autre précèdent largement la démarche genevoise de 1834 — respectivement de dix-sept et de six ans. Ce fait chronologique, établi sur deux sources distinctes et complémentaires, suffit à invalider toute prétention genevoise à fonder sa légitimité sur le fonds lyonnais.
En 1960, fidèle à l'engagement de 1828, le Grand Prieur zurichois du Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie restitua le dépôt en France. [11] La transmission d'homme à homme depuis lors, dans la chaîne issue de Rodolphe Salzmann et de Jean-Baptiste Willermoz, constitue la légitimité vivante sur laquelle repose le déploiement de la Ve Province aujourd'hui.
1.3 Les mots propres du Collège : la preuve irréfutable
La marque la plus tangible de l'authenticité du dépôt issu de Zurich est précisément ce qui manque dans toutes les autres transmissions qui la revendique : le troisième grade du Collège, celui de Grand-Profès Réau ✠, avec ses mots propres, différents de ce que les collèges issus de reconstitutions plus récentes ont, de bonne foi, pu transmettre.
Tout frère ayant fréquenté l'un de ces collèges reconstitués peut faire le même constat : au terme du second grade, l'enseignement s'arrête, et le troisième grade y demeure absent. Cette absence ne traduit aucune négligence de leur part : elle découle d'une impossibilité matérielle, puisque l'on ne peut transmettre ce que l'on n'a pas soi-même reçu. Salzmann avait affirmé avec rigueur absolue que le neuvième grade ne pouvait être conféré qu'aux Frères demeurant fidèles au système doctrinal de Willermoz — fondé sur la réintégration selon Martinez de Pasqually, explicitement étranger à toute théorie de rotation des âmes et le « système de Gottorp ». Les Collèges qui intégrèrent la Rotation se fermèrent eux-mêmes l'accès au neuvième grade. Strasbourg et ensuite Zurich demeureront les seuls Collèges habilités à assurer cette transmission.
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II — La transmission genevoise : une filiation incomplète à la source
2.1 Une installation sous tutelle disqualifiée
L'histoire de la transmission genevoise commence par un écart très grave. Ce sont les Frères de Besançon, conduits par le Frère de Raimond (Eques a Garba), qui procèdent à l'installation de l'Union des Cœurs à Genève le 24 octobre 1810 [12], sous les auspices de Cambacérès, archichancelier de l'Empire et Grand Maître de tous les rites maçonniques en France. Cette installation s'opère donc sous une double tutelle étrangère à l'esprit du Régime : celle de Besançon, groupe disqualifié par Willermoz lui-même, et celle de l'autorité impériale.
Et ceci pour des raisons que peu de Frères rectifiés connaissent aujourd'hui : la manière dont les frères du chapitre de Besançon avaient usurpé leur position au sein de l'Ordre rectifié. Ce sont donc des Frères usurpateurs qui président à l'érection de l'Union des Cœurs de Genève — et c'est sur ce double vice d'origine, tutelle illégitime et qualité usurpée, que prétendra pourtant se fonder, un quart de siècle plus tard, la légitimité genevoise.
« Si le Chapitre de Besançon que je ne puis me résoudre à nommer Bourgogne, désirant même qu'en définitif il ne le devienne point, veut aller tout seul [...] et plier la tête sous le joug, on le laissera faire [...] Auvergne et Occitanie, auxquelles je ne doute pas que la plus saine partie de la Ve, qui est à Strasbourg et s'y fortifie, se joindra, se conféreront ensemble. »
Ce jugement de Willermoz, extrait de sa lettre décisive [13], désigne Strasbourg — la Ve Province — comme la partie saine de la Province de Bourgogne. Besançon est implicitement disqualifié. Une filiation issue d'un groupe que le fondateur du Régime tenait pour déviant ne peut se réclamer d'une continuité fidèle, puisque, selon Willermoz, seules les Provinces demeurées dans l’esprit du Régime — Auvergne, Occitanie et la partie saine de la Ve — ont vocation à se conférer ensemble, c’est‑à‑dire à se réunir en conseil, à délibérer et à décider en assemblée de l’orientation du Régime. Il affirme ainsi que l’autorité légitime procède de leur concertation souveraine, et non d’initiatives isolées ou soumises à des influences étrangères à l’esprit du Régime.
2.2 Une réception irrégulière et une condamnation de Rodolphe Salzmann
Le Frère Louis de Raimond, Eq. a Garba, fut reçu au premier grade de la Profession par Jean de Turckheim le 10 avril 1810 — alors que le Collège de Strasbourg n’avait pas encore repris son activité officielle. Celui-ci agissait donc sans mandat, et ne pouvait recevoir aucun chevalier dans les formes prescrites au sein d’un collège de la Profession. Agissant seul, Turckheim n’en avait pas averti Jean-Baptiste Willermoz.
La correspondance conservée établit un silence prolongé et significatif autour de cette réception fautive. De Raimond écrivit lui-même à Willermoz le 27 avril 1810 pour solliciter conseils et informations — sans jamais mentionner sa propre réception.
Turckheim, de son côté, écrivit à Willermoz le 23 mai 1810 pour l’informer notamment de son rapprochement avec Rodolphe Salzmann par l’entremise d’un ami commun — sans davantage évoquer la réception de de Raimond.
Pourquoi ce silence ? Sans doute Turckheim savait-il la réception fautive : il n’en fera état que sept ans plus tard, en 1817, dans un courrier adressé à Heinrich Lavater. Conséquence directe de cette dissimulation : ni le tableau des Grands Profès de Strasbourg, ni celui de Lyon, ne mentionnent cette réception et bien entendu sa date — et l’ouvrage de Van Rijnberg (1935) ne lui attribue lui-même aucune date.[14]
C’est ce même Louis de Raimond, irrégulièrement reçu Profès, qui décida l’année suivante, en 1811, de recevoir neuf Frères genevois au grade de Profès, en dehors de toute régularité statutaire et sans autorisation légitime. L’Union des Cœurs était alors implantée dans un département français, non en Suisse : de Raimond procéda à son installation le 23 août 1811, au nom du Directoire de Besançon, lui-même institué unilatéralement et sans légitimité reconnue. L’irrégularité se trouve ainsi redoublée : ni l’officiant, ni l’autorité au nom de laquelle il agissait, ne disposaient d’un titre régulier.
Informé de cette situation, Rodolphe Salzmann, dépositaire de la doctrine au sein du Collège de Strasbourg, condamna sans réserve ces pratiques irrégulières — et l’exprima à Turckheim lui-même, premier responsable de la chaîne des réceptions fautives.[15] Sa condamnation n’est pas circonstancielle : elle est définitive, elle s’inscrit dans une doctrine rigoureuse selon laquelle « aucune initiation ne pouvait être reconnue sur simple décret ou par correspondance ». Les réceptions bisontines des Frères genevois — effectuées hors des formes requises, sans ordination présentielle, sans autorisation du Collège Métropolitain de Strasbourg, et par un Frère lui-même dépourvu du pouvoir de conférer la Profession — constituent précisément le cas que Salzmann condamnait de manière générale et définitive.
Les Frères genevois n’ont donc jamais été reçus à la Grande Profession par le seul Collège régulier alors subsistant, celui de Strasbourg. Ils n’ont pas davantage reçu les archives complètes du Régime : celles de la Province d’Auvergne sont conservées à la Bibliothèque municipale de Lyon ; celles de la première et de la deuxième classe de Bourgogne se trouvent à Zurich ; les documents relatifs aux trois grades de la troisième Classe ne furent restitués en France par le Collège de Zurich qu’en 1960.
2.3 L'autorisation de 1830 : un acte sans mandat ni qualité
Plusieurs fois sollicité par les Genevois au sujet des archives de la Province d'Auvergne, Joseph-Antoine Pont s'inquiète d'une responsabilité qu'il ne détient pas et qu'il ne souhaite surtout pas assumer ; il écrit à Willermoz (neveu):
« Que répondre de raisonnable à cette lettre ? Il me semble qu'ils sont fondés et qu'il ne manque à leur demande qu'une autorisation supérieure. Quel est votre avis, cher ami ? Je ne répondrai pas sans le connaître. Consultez-vous avec MM. vos frères. Pour moi je vous cède le dépôt, ou je le transmets à ceux-ci si vous n'avez rien de mieux à me proposer, mais je m'explique. Je le verrais plus volontiers confié à ceux-ci afin de ne plus avoir à m'en occuper activement.
Cette décision et votre réponse n'ont rien de pressant et certes je ne la demande pas dans cette [mot illisible] de bonheur ou d'illusions, mais quand on est dans la ligne de l'Ordre, tout est bien et l'espérance couvre tout de son heureux reflet. Jouissez, cher ami, et du réel ou de ce qui l'excède peut-être et finalement que le but, le terme de la course soient toujours présents à votre pensée ou en soient le régulateur et le modérateur.
Votre ami
J. A. Pont »
La lecture de cette lettre est éclairante : elle démontre que Pont n'est pas informé — pour ne pas dire pas intéressé — par l'évolution de l'Ordre depuis la disparition de Willermoz ; qu'il sait n'avoir reçu aucune instruction de sa part pour transmettre quoi que ce soit à Genève. Il ne bénéficie d'aucune délégation en ce sens. Il s'en remet entièrement à la famille, en la personne d'Antoine et de Jean-Baptiste Willermoz neveux.
C'est bien pour ces raisons que Pont souhaite et réclame l'autorisation des Supérieurs de l'Ordre. Et nous le savons : ni Charles de Hesse-Cassel, nouveau Grand Maître de l'Ordre, ni Christian de Hesse-Darmstadt, Député Grand Maître, ne donneront jamais cette autorisation. Ils ne répondront jamais à Genève.
Charles de Hesse connaît pourtant l'existence des Frères de Genève : il écrit aux Cantons évangéliques le 26 août 1819 au sujet de différends entre les réformés et le Palatinat (Arch. Troncin 12, f. 143-144). Mais il méconnaît Genève et les Frères romans, qu'il n'a aucune raison d'apprécier — il n'a pas oublié la position adoptée par la ville lors de la Révolution française, ni le fait que cette loge avait été réveillée par les autorités de l'Empire par l'intermédiaire du Grand Orient de France, après s'être volontairement écartée du Directoire de Bourgogne.
La lettre du 29 mai 1830, signée par Antoine Willermoz et Joseph-Antoine Pont — ce dernier ayant été reçu Profès en 1790, puis Grand Profès le 7 août 1808 —, souvent évoquée comme fondement de la régularité genevoise, ne pouvait, en toute rigueur, valoir régularisation pleine et entière. Antoine Willermoz neveu (Eques a Lillio) n'était pas lui-même Grand Profès ; et Pont, fût-il personnellement Grand Profès, n'avait, comme on l'a vu, reçu des Supérieurs de l'Ordre ni instruction ni délégation pour engager une telle régularisation. [16] Qui plus est, la lettre qualifie ses destinataires de « Chevaliers et Grands Profès » — alors que les Frères de Genève n'étaient, au mieux, que Profès irrégulièrement reçus. [17] Il y a donc, dans l'adresse même de la lettre, un écart entre le titre donné et la qualité réellement détenue par ses destinataires.
Une lettre des frères de l'Union des Cœurs de 1852 [18] atteste encore de recherches en cours à cette date, preuve manifeste que la situation n'était pas stabilisée à cette époque. L'autorisation de 1830, de caractère provisoire, n'a d'ailleurs jamais été confirmée : Joseph Antoine Pont décéda en 1838 sans avoir pu ou voulu donner suite.
2.4 Vingt années de réclamations sans suite (1832-1852)
Cette autorisation provisoire n'était d'ailleurs pas davantage couverte par un mandat régulier : Pont la signe seul, sans qu'aucune décision du Collège Métropolitain de Lyon — simplement inactif, non légalement dissous — ne l'y habilite. La correspondance qui suit, échelonnée sur plus de vingt ans, en apporte la démonstration la plus concrète : les archives lyonnaises ne quitteront jamais effectivement Lyon.
Sollicité officiellement par Charles-Gaspard Peschier, chancelier de la Préfecture de Genève, qui réclame le dépôt des archives de la Préfecture de Lyon [19], Pont répond invariablement qu'il n'a reçu aucun ordre de ses Supérieurs et qu'il n'agira pas sans cette autorisation [20]. En décembre 1832, il confirme par ailleurs à Jean-Baptiste Willermoz neveu que l'intégralité des archives de la IIe Province demeure entre ses mains, à Lyon, dans l'attente d'instructions qui ne viendront jamais [21].
Cette absence de transmission est confirmée par les plus hautes instances de l'Ordre elles-mêmes. En 1833, le Prince Charles de Hesse-Cassel découvre par Molitor l'existence même du Chapitre genevois ; et Molitor confirme à son correspondant de Francfort que les Genevois n'ont rien obtenu de ce qu'ils espéraient [22].
Vingt ans plus tard, la situation n'a pas changé. Une délégation envoyée à Lyon en 1847 — rapportée par Papus en 1897 — n'obtient pas davantage de résultat [23]. Les archives de Jean-Baptiste Willermoz suivront en réalité un tout autre chemin, entièrement étranger à Genève : conservées dans la famille, puis dispersées entre plusieurs collectionneurs, elles rejoindront finalement, par étapes successives, la Bibliothèque municipale de Lyon entre 1931 et 1956 [24].
2.5 Le dépôt de 1828 : une garde provisoire, non une transmission de souveraineté
Le GPIH fonde une part de ses prétentions sur le dépôt de 1828.
C'est là un argument déjà avancé par Charles Montchal (1855-1928) lui-même, alors Grand Prieur du GPIH — argument qu'il savait pourtant erroné, comme l'atteste son propre ouvrage :
« La Préfecture de Zurich en assuma la garde, mais quand elle entra à son tour en sommeil (p. 29), elle refusa, nous ignorons pour quels motifs supérieurs, de se dessaisir d'un dépôt qui appartient de droit au Grand Prieuré d'Helvétie et à son Directoire, et non à une simple Loge bleue. »
Montchal était par ailleurs parfaitement informé de la dissension originelle et permanente qui opposait Zurich à Genève dès les débuts du Régime Rectifié en Suisse. Il précise d'ailleurs :
« La Préfecture de Bâle perdit le Directoire en 1828, par l'abdication de Félix Sarasin, son Grand Prieur, découragé par la résistance opiniâtre qu'opposaient les FF∴ de Zurich à tous ses projets de réforme. Ce pouvoir supérieur passa alors à Zurich et y resta, J.-J. Escher fut élu Grand Prieur. »
Or la correspondance de Zurich qui accuse réception de ce dépôt [25] établit clairement que « [...] le chapitre provincial devra toujours être consulté avant de transmettre ces documents officiels [...] ». [26]
Un second courrier, daté du 16 septembre 1829, [27] confirme cette lecture en mentionnant expressément « [...] notre administration provisoire de la Ve Province [...] » [28]. Le dépôt est un acte de conservation, non une transmission de souveraineté. La Ve Province demeura l'ayant-droit. Quiconque prétend fonder une légitimité sur ce dépôt sans passer par la Ve Province s'approprie un bien ou plus exactement un héritage dont il n'est même pas le gardien légitime.
Cette nature provisoire emporte une conséquence nécessaire : un dépôt confié à titre de conservation doit, par définition, pouvoir être restitué à son ayant-droit. C'est précisément ce qui se produisit en 1960, lorsque le Collège zurichois restitua le dépôt doctrinal en France, fidèle à l'engagement initial de 1828 (cf. 1.2).
Le même schéma de garde de fait se reproduira d'ailleurs cinquante-sept ans plus tard. Lorsque la Préfecture de Zurich entre elle-même en sommeil le 8 octobre 1885, et après une protestation demeurée sans effet le 30 janvier 1886, ce sont les seuls Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte et Écuyers Novices de la Préfecture de Genève qui décident, à l'unanimité et de leur propre autorité, le 28 novembre 1886, de « maintenir l'Ordre Rectifié » [29]. Une telle décision, prise dans l'urgence par les derniers survivants d'une structure locale, relève de la même nature juridique que la convention de 1828 : une garde de fait auto-décrétée, et non une dévolution organique de souveraineté consentie par une instance régulière supérieure.
La Ve Province étant l'ayant-droit, toute prétention du GPIH à exercer une souveraineté fondée sur ce dépôt contredit le contenu même du document qui en atteste l'existence.
2.6 La raison doctrinale pour laquelle Genève n'a pas reçu le troisième degré de la classe secrète
Le neuvième grade de Grand Profès Réau ✠ était réservé aux seuls Frères demeurant fidèles à la doctrine rectifiée de Willermoz et Salzmann — explicitement étrangère à toute théorie de rotation des âmes. Les Collèges allemands de Francfort et Darmstadt, qui intégrèrent la Rotation, furent délibérément privés du neuvième grade. Les Frères genevois se trouvaient dans une situation plus grave encore : issus d'une filiation bisontine condamnée, reçus hors des formes requises, ils ne pouvaient à fortiori accéder à ce grade. Strasbourg et ensuite Zurich demeureront les seuls Collèges habilités à l'accorder — et ils ne l'accorderont jamais à Genève.
2.7 Une altération terminologique révélatrice
L'appellation « Rite Écossais Rectifié » ou « Régime Écossais Rectifié » — aujourd'hui répandue dans les milieux issus de la tradition genevoise — est une formulation que les sources fondatrices ignorent absolument. Les procès-verbaux des Convents de Gaules (1778), de Wilhelmsbad I (1782) et de Wilhelmsbad II (1817) utilisent exclusivement les termes de Régime Rectifié ou de Régime Maçonnique Rectifié. Willermoz lui-même, dans sa lettre du 10 juillet 1809 au frère Lajard, s'oppose fermement à toute assimilation : [30]
« [...] Notre vraie et seule dénomination est Régime Maçonnique Rectifié, et nous devons éviter de nous assimiler à ces nouveaux Régimes qui s'établissent aujourd'hui sous le nom de Régime Écossais, de Rit Ecossais ou de Loge Écossaise dont nous sommes réellement distincts et séparés. [...]»
Ce sont précisément les milieux genevois et helvétiques qui, dès la fin du XIXe siècle, entérinent et diffusent cette appellation dans leurs publications officielles. [31] La Revue maçonnique de 1889 et la polémique publiée dans La Chaîne d'Union d'octobre 1889 [32] en offrent des exemples caractéristiques. Cette dérive terminologique n'est pas anodine : elle révèle un glissement doctrinal plus profond vers une lecture écossaise du Régime, contraire à l'intention de Willermoz.
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III — Conséquences : ce qui manque aux transmissions d'origine genevoise
3.1 Une chaîne viciée qui pollue toutes ses dérivations
Les principes qui gouvernent la validité d'une transmission initiatique sont d'une rigueur sans exception. Une chaîne viciée à sa source vicie toutes les transmissions qui en dérivent, quelle que soit la sincérité de ceux qui les ont portées. C'est une impossibilité ontologique, non disciplinaire : on ne peut pas donner ce que l'on n'a pas reçu dans les formes requises.
Toute transmission dont la source est genevoise doit être tenue pour erronée, apocryphe et donc illégitime.
Ce jugement ne porte pas sur les personnes, dont la sincérité n'est pas en cause. Il porte sur les faits : la chaîne genevoise présente une réception bisontine qui n'a pas suivi les formes requises (condamnée en son temps par Jean-Baptiste Willermoz et Rodolphe Salzmann), un dépôt incomplet (le troisième grade de la 3e classe n'y a jamais été reçu), et s'appuie sur une lettre de 1830 qui est une fiction statutaire. Ces trois défauts cumulatifs ne peuvent être compensés par aucun usage ultérieur, si prolongé soit-il.
3.2 Les conséquences sur le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie (GPIH)
De nos jours, le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie (GPIH) fonde sa prétention à l'autorité sur deux éléments : la transmission genevoise d'une part, le dépôt de 1828 d'autre part. L'examen historique de ces deux fondements révèle qu'ils sont insuffisants à établir l'autorité complète que le GPIH revendique sur le Régime Maçonnique Rectifié.
Sur le premier fondement, il a été établi ci-dessus que la transmission genevoise ne couvre pas le troisième degré de la Classe secrète. La Préfecture de Genève et l'Union des Cœurs qui en est issue ne figurent pas dans la ligne de dépôt choisie en 1828 par les derniers dépositaires vivants du corpus willermozien.
Sur le second fondement, le dépôt de 1828 lui-même ne fut pas confié à Genève mais à Zurich — au Collège de l'axe Strasbourg-Zurich, héritier direct de la ligne consolidée par Salzmann et Willermoz. Aucune pièce d'archive connue ne documente un transfert de ce dépôt depuis Zurich vers le GPIH. La dispersion des fonds confirme cette réalité : les archives de la Province d'Auvergne sont conservées à Lyon ; les documents de la première et de la deuxième Classe de la Province de Bourgogne demeurent à Zurich. Le GPIH n'est dépositaire ni des uns ni des autres.
Quant au troisième degré de la Classe secrète — le grade de Grand Profès Réau ✠ — il ne fut jamais transmis au GPIH par la voie zurichoise. Il fut restitué directement en France en 1960, sans transiter par Genève ni par aucune structure genevoise. Cette restitution directe, décidée par les dépositaires zurichois sans recourir au GPIH comme intermédiaire, atteste que celui-ci n'était pas reconnu par eux comme relais légitime pour la France en matière de troisième degré.
La conséquence de ces trois lacunes cumulées est précise. Le GPIH ne détient pas les mots propres au grade de Grand Profès Réau ✠ dans leur formulation authentique — ces mots transmis de vive voix depuis Martinez de Pasqually, via Jean-Baptiste Willermoz et Rodolphe Salzmann, selon une chaîne orale ininterrompue que le dépôt zurichois de 1818, consignait et que la restitution de 1960 porta directement en France. Cette transmission orale, constitutive du grade dans son intégrité, ne passe pas par l'écrit et ne peut pas être reconstituée par la simple possession d'archives.
Il s'ensuit que tout Collège institué sous l'autorité du GPIH est structurellement incomplet — et ce, dès les deux premiers degrés de la Classe secrète, non au seul troisième degré. Le Collège de Genève procède en effet lui-même d'une érection par communication, et les Frères qui le composèrent à l'origine furent eux-mêmes reçus selon ce même mode irrégulier : c'est donc la chaîne de transmission de ce Collège tout entière qui s'en trouve entachée, à tout le moins imparfaite. Elle mériterait, pour reprendre l'expression même de Willermoz, d'être « rectifiée », au regard de la seule filiation qui, à ce jour, ait suivi un cheminement intact, légitime et régulier : celle qui, de Jean-Baptiste Willermoz à Strasbourg, en passant par Zurich, est revenue officiellement dans son pays d'origine. Cette limitation n'est pas un jugement de valeur sur la sincérité des membres ou des dirigeants du GPIH : c'est un constat historique et documentaire, fondé sur la localisation effective des archives et la traçabilité des transmissions orales et écrites depuis 1778.
Ce principe — qu'une autorité s'éteint avec la cessation de sa pratique effective — a du reste été invoqué par le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie lui-même, dans un autre contexte. En 1910, son Grand Prieur Charles Montchal opposa précisément cet argument au Grand Orient de France, qui prétendait exercer une autorité sur le Régime Rectifié : il lui rappela l'impossibilité de prétendre exercer la moindre autorité sur un rite qu'il ne pratiquait plus depuis la fin des années 1840 [33]. Le même raisonnement, appliqué cette fois à la chaîne genevoise elle-même — dont la réception bisontine fut condamnée dès son origine et dont la pratique du troisième degré de la Classe secrète n'a jamais existé — conduit à la même conclusion : on ne saurait revendiquer une autorité sur ce que l'on n'a, à aucun moment, régulièrement détenu ni exercé.
Tout Prieuré ou Préfecture ayant reçu sa transmission du Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie (GPIH) reçoit, de ce fait, une transmission illégitime et irrégulière au regard du dépôt doctrinal entier.
Cette irrégularité n'est pas formelle : elle est substantielle. Elle signifie que les Frères qui travaillent dans ces structures n'ont pas reçu l'intégralité de ce que le Régime est destiné à transmettre. Ils méritent, à ce titre, non pas un jugement, mais une information claire et une voie de régularisation s'ils le souhaitent.
3.3 Une autorité auto-proclamée sans fondement
En revendiquant une position d'autorité exclusive sur la transmission rectifiée sans en posséder les conditions requises, le GPIH et les juridictions qui s'en revendiquent, ont instauré une forme de légitimité auto-proclamée qui conduit à marginaliser ceux qui entendent revenir aux sources authentiques. Cette inversion est documentée : la fidélité à la tradition est suspecte, tandis que son altération est érigée en orthodoxie. Contrairement à la Ve Province — à laquelle est indissociablement associé le Collège Métropolitain des Grands-Profès en France (CMDGPEF), l'un ne pouvant exister sans l'autre —, qui offre à tout Prieuré ou Préfecture la possibilité de vérifier directement, par la voie de la régularisation, l’authenticité du dépôt qu’elle revendique, a contrario du GPIH qui n’a jamais ouvert à un examen comparable les éléments sur lesquels il fonde sa propre autorité : ceux-ci se limitent aux pièces déjà examinées plus haut — l’installation de 1811, la lettre de 1830, le dépôt de 1828 — dont l’insuffisance a été établie.
Willermoz lui-même avait identifié ce risque avec une clarté saisissante dans sa lettre du 21 novembre 1810 : [34]
Le Recès du Convent de Wilhelmsbad apporte sur ce point une confirmation supplémentaire. Le 28 août 1782, le Convent a arrêté que « l'Helvétie continuerait à n'être qu'un Grand Prieuré de la Vème Province » [35] — une décision qui ne consacre, pour l'Helvétie, aucune indépendance, mais une simple subordination priorale à la Ve Province de Bourgogne. Le qualificatif « Indépendant » accolé aujourd'hui à la dénomination du GPIH ne trouve donc, dans l'acte fondateur lui-même, aucune assise : c'est une qualité acquise — ou simplement affirmée — bien après 1782, non une disposition voulue par le Convent qui a institué le Régime.
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IV — Un chemin ouvert : la Ve Province accueille ceux qui désirent se régulariser
4.1 Une porte, non un tribunal
La Ve Province de Bourgogne n'a pas pour vocation de condamner mais d'accueillir. Le Collège Métropolitain des Grands-Profès en France, seule structure héritière légitime de la continuité willermozienne, est en mesure d'offrir à tout Prieuré, toute Préfecture, tout Chevalier qui en exprime le désir, la voie d'une régularisation authentique — c'est-à-dire la réception dans les formes requises, avec transmission vivante du Dépôt complet dans ses trois classes.
Cette démarche ne porte atteinte ni à l'autonomie des structures, ni à l'honneur de leurs membres. Elle ne suppose pas de renier un passé sincère. Elle suppose seulement de reconnaître qu'une transmission incomplète peut être complétée, et qu'une chaîne fragilisée peut être rattachée à la source.
Aucun Maçon Rectifié n'est en mesure de discerner, dans son parcours au sein du Régime, de l'authenticité de la source. Ce n'est plus le cas dès que la porte des collèges lui est ouverte ! Un Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte doit être en mesure d'exiger de celui qui le reçoit la chaîne de transmission dont il prétend porter l'enseignement.
La Ve Province de Bourgogne est prête à accueillir tous les Grands Prieurés et Préfectures qui désirent se faire régulariser dans la plénitude de la tradition willermozienne.
4.2 Ce que la régularisation apporte
Un Prieuré ou une Préfecture qui sollicite la régularisation auprès de la Ve Province reçoit après vérification de sa qualification :
- La garantie de la possibilité de la transmission vivante du dépôt doctrinal complet, comprenant les trois grades du Collège — Profès, Grand-Profès, Grand-Profès Réau ✠ — dans leur formulation authentique issue de Willermoz et Salzmann.
- L'agrément de la Ve Province, sceau doctrinal attestant la régularité de la transmission — non un instrument de gouvernement, mais une garantie de filiation authentique.
- La pleine autonomie dans la conduite des travaux internes : le Collège Métropolitain n'a pas vocation à s'ingérer dans la vie des Prieurés et Préfectures. Leur autonomie souveraine demeure entière et garantie.
- L'appartenance à la chaîne willermozienne vivante, seule capable d'offrir aux Frères ce pour quoi le Régime a été conçu : non des archives, non des rituels reconstitués, mais la substance opérative d'une tradition de transformation intérieure.
4.3 La condition d'un déploiement authentique
Le Régime Maçonnique Rectifié ne peut se relever en France que si ceux qui le portent sincèrement consentent à mesurer leur transmission à l'aune des critères que Willermoz lui-même a posés. Non par conformisme ou légalisme, mais par fidélité à l'intention fondatrice : transmettre intégralement ce qui a été reçu, dans les formes qui lui confèrent son efficacité initiatique.
Un Régime reconstitué à partir d'archives, fussent-elles précieuses, sans la chaîne vivante opérative, est un édifice sans fondation. Un Régime animé par une chaîne vivante mais ignorant des deux tiers du dépôt doctrinal est un édifice inachevé. Seule la conjonction des deux — chaîne vivante et dépôt complet — réalise ce que Willermoz a toujours désigné.
Cette conjonction, aujourd'hui, n'existe qu'en un seul endroit : la Ve Province de Bourgogne et le Collège Métropolitain des Grands-Profès en France. C'est pourquoi son déploiement n'est pas un acte parmi d'autres dans le paysage du Régime Rectifié, c'est l'acte par lequel le Régime, dans sa vérité originelle, peut retrouver en France la continuité que Willermoz lui avait destinée.
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CONCLUSION
Au terme de cet examen, trois propositions s'imposent avec la force des faits historiques.
Premièrement, la Ve Province de Bourgogne est le seul nœud de légitimité du Régime Maçonnique Rectifié après 1818 : seule entité unissant simultanément la chaîne vivante issue de Salzmann et le dépôt doctrinal complet dans ses trois classes.
Deuxièmement, toute transmission dont la source est genevoise — qu'elle transite par l'Union des Cœurs, le Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie ou toute structure en dépendant — doit être tenue pour erronée, apocryphe et illégitime : sa réception bisontine n'a pas suivi les formes requises, son dépôt ne comprend pas le troisième grade de la troisième classe, et la lettre de 1830 souvent invoquée à son appui ne pouvait, par la qualité de ses signataires, valoir régularisation pleine et entière.
Troisièmement, cette situation n'est pas sans remède. La Ve Province de Bourgogne est prête. Elle attend simplement que les Frères animés d'un véritable désir viennent rejoindre la chaîne dont ils auraient dû faire partie dès l'origine, et recevoir ce que leurs prédécesseurs n'ont pu leur transmettre faute de l'avoir eux-mêmes reçu.
« Pour qu'une tradition initiatique puisse perdurer et être valide du point de vue de la légitimité de sa transmission, il est indispensable que celle-ci demeure et conserve son fonds doctrinal et l'enseignement qui y est lié. La possession d'archives transférées ou déposées ne suffit pas. »
Ignorer ce fait, c'est méconnaître l'histoire. Le reconnaître, c'est se placer dans la droite ligne de la volonté de Willermoz. Car Salzmann est le seul, dans toute l'histoire du Régime, à unir en sa personne la double filiation qui fonde la légitimité rectifiée. Cette unicité, propre à la seule Ve Province de Bourgogne, scelle la continuité du Dépôt et manifeste avec éclat l'intention de son fondateur.
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Annexe — Tableau comparatif de régularité initiatique :
Genève / Zurich
Le tableau suivant reprend, sous forme synthétique, les critères développés tout au long de ce mémoire, et applique à chacun d’eux le même examen à Genève et à Zurich. Les renvois entre parenthèses (« cf. ») indiquent la ou les sous-parties du présent mémoire où chaque critère est établi et développé.

NOTES
1. René Guénon, Aperçus sur l'Initiation, chap. « Des conditions de l'initiation » Éditions Traditionnelles, Paris. Référence canonique sur la nécessité de la transmission vivante dans toute tradition initiatique régulière.
2. Les expériences passées d'usurpation de documents et de titres servent de leçon : la multiplication, depuis le XXe siècle, de Prieurés ou Grands Prieurés Rectifiés se prévalant de transmissions et de titres fallacieux en est la démonstration.
3. Éric P. Bahne von Krauss, La Grande Profession au XIXe siècle, 2026. Entrée de Salzmann dans l'Ordre coën attestée en septembre 1777 ; lettre à Willermoz d'avril 1779.
4. Lettre de F. R. Salzmann à J.-B. Willermoz, après sa réception au grade de Grand Architecte, 9 septembre 1813. Archives du dépôt du Collège, accessibles aux seuls membres du Collège Métropolitain de l'Ordre des Grands Profès en France.
5. Sources du dépôt de la Grande Profession. Attestation de la réception au grade de Réau ✠ le 22 septembre 1816. Archives du Collège Métropolitain en France.
6. Un mystique rhénan Grand Profès Franc-Maçon Rectifié et Élu Coën. Éditions Modestia. Hors-série 2024.
7. Convention de dépôt du 2 août 1828 entre le Comité Provincial de la Ve Province de Bourgogne et la Loge Modestia cum Libertate, Orient de Zurich. Archives helvétiques du Régime, Acten des Schweizerischen Grosspriorats. Bahne von Krauss précise que le transfert effectif des archives avait eu lieu dès mars 1818, la convention de 1828 en constituant la formalisation contractuelle.
8. Alain Bernheim, Une histoire secrète du régime écossais rectifié — Les mystères dévoilés de la grande profession, Genève, Éditions Slatkine, coll. « Les Architectes de la Sagesse », 2017, à partir de la p. 251 (catalogue des archives de la Province de Bourgogne, Ordre Intérieur et Symbolique). L’auteur y détaille l’inventaire des archives administratives du Grand Prieuré d’Helvétie, qui consigne le transfert de ces archives en 1828 et leur restitution à la France en 1960. Cet inventaire, de nature strictement administrative, ne porte pas sur le dépôt doctrinal de la Classe des Grands Profès. Dans son ouvrage ; la Grande Profession au XIXe siècle, Eric P. Bahne von Krauss situe les premières démarches genevoises vers Lyon vers 1834.
9. Lettre de Jean de Turckheim à Diethelm Lavater, mars 1817, faisant état de son accord avec Salzmann pour fonder à Zurich un dépôt central réunissant les connaissances des Grands Profès et celles du système de Gottorp. Source : Zimmermann, 1994, p. 457. Lettres de Lavater, publiées en 1994 par ce dernier
10. Lettre de Jean de Turckheim à Heinrich Lavater, 1er mars 1817, évoquant le projet d’ouvrir un Collège de Grands Profès à Darmstadt et à Francfort. Source : Zimmermann, 1994, p. 455. Lavater, Diethelm. 1994. Von der alten zur neuen Freimaurerei. Briefwechsel und Logenreden von Diethelm Lavater nach 1800, mit der Biographie D. Lavaters von Heinrich Meier. Herausgegeben und eingeleitet von Werner G. Zimmermann. Zürich: Zur 150-Jahr-Feier der Schweizerischen Grossloge Alpina, im Auftrag der Modestia cum Libertate.
11. Restitution du dépôt en France en 1960 par un Grand Prieur zurichois du Grand Prieuré Indépendant d'Helvétie, conformément à l'obligation de retour stipulée dans la convention de 1828. Archives du Collège Métropolitain en France.
12. Récit officiel de l'installation du 24 octobre 1810 sous les auspices de Cambacérès, archichancelier de l'Empire.
13. Lettre de J.-B. Willermoz (antérieure à 1821), citant sa position envers Besançon et Strasbourg. Archives du Collège Métropolitain en France.
14. Gérard Van Rijnberck : Un thaumaturge au XVIII siècle : Martines de Pasqually, sa vie, son œuvre, son ordre. Selon lui, « Turkheim communique le 24 septembre 1817 au Prince Chrétien que de Raimond a préparé à Genève un établissement de neuf Grands Profès, dont le préfet sera Bourdillon. Parmi les membres, il y aura Mouliniez, ministre protestant », p 111.
15. Témoignage des dignitaires de Bourgogne des pratiques irrégulières bisontines et genevoises. Archives du Collège Métropolitain en France. Tableau des archives de la Grande Profession en France. Bahne von Krauss contextualise cette condamnation dans la doctrine salzmannienne selon laquelle « aucune initiation ne pouvait être reconnue sur simple décret ou par correspondance ».
16. Seul Antoine Willermoz neveu (Eques a Lillio) n'avait pas été reçu Grand Profès. Joseph-Antoine Pont, pour sa part, avait été reçu Profès en 1790, puis Grand Profès le 7 août 1808 — réception dont la régularité, notamment au regard du Collège de Strasbourg, reste à vérifier. Quel qu'ait été son grade, Pont n'avait reçu des Supérieurs de l'Ordre aucune instruction ni délégation pour régulariser la situation des Frères de Genève.
17. Tableau des archives de la Grande Profession en France. Établit que les Frères de Genève, reçus par le Frère de Raimond (Eques a Garba) n’étaient, au mieux, que Profès irrégulièrement reçus, et non Grands Profès.
18. Lettre des frères de l'Union des Cœurs de 1852. Collège Métropolitain de France. Atteste que les recherches de régularité étaient encore en cours à cette date.
19. Lettre de Charles-Gaspard Peschier à Joseph-Antoine Pont, achevée le 4 décembre 1832, réclamant officiellement le dépôt à Genève des archives, registres et papiers de la Préfecture de Lyon.
20. Réponse de Joseph-Antoine Pont à Charles-Gaspard Peschier, 19 octobre 1833 : Pont confirme n'avoir reçu aucun ordre ni invitation de ses Supérieurs pour remettre les archives, et se déclare prêt à le faire au premier signe de leur part.
21. Lettre de Joseph-Antoine Pont à Jean-Baptiste Willermoz neveu, 7-8 décembre 1832 : Pont y confirme que le dépôt qui lui a été confié par Willermoz demeure entre ses mains, à Lyon, et qu'il ne le transmettra qu'avec l'aval de la famille et des Supérieurs de l'Ordre.
22. Lettre de François-Joseph Molitor à W. F. von Metzler, 31 octobre 1833 ; lettre de Charles de Hesse-Cassel à Molitor, 12 septembre 1833.
23. Lettre de Papus à Blitz, 1897, rapportant l'échec d'une délégation envoyée à Lyon par la Préfecture de Genève en 1847, en la personne du T. R. F. Aubanel.
24. Sur l'histoire du fonds Willermoz à la Bibliothèque municipale de Lyon : Henry Joly et Alice Joly ; Robert Amadou, article cité par le « Guichet du Savoir », B. M. de Lyon.
25. Correspondance de la Loge Modestia cum Libertate de Zurich accusant réception du dépôt de 1828. Archives du Collège Métropolitain en France.
26. Ibid. Citation : « le chapitre provincial devra toujours être consulté avant de transmettre ces documents officiels. »
27. Courrier du 16 septembre 1829. Archives du Collège Métropolitain en France.
28. Ibid. Citation : « notre administration provisoire de la Ve Province. »
29. Sur la mise en sommeil de la Préfecture de Zurich (8 octobre 1885) et la décision unilatérale de la Préfecture de Genève (28 novembre 1886) de maintenir l'Ordre Rectifié : DACHEZ (Roger) et PÉTILLOT (Jean-Marc), Le Rite Écossais Rectifié, Que sais-je ?, PUF, 2010, pp. 67-68 ; DELON (Francis), « Édouard de Ribaucourt, Charles Montchal et le rétablissement du Rite Écossais Rectifié en France (1910-1911) », L'Équerre — La Tradition Rectifiée, n°4, Loge Nationale Française, 14 mars 2017.
30. Lettre de J.-B. Willermoz à Lajard, 10 juillet 1809. Archives. Texte reproduit dans plusieurs études historiques sur le Régime Rectifié.
31. Documents officiels du Grand Prieuré d'Helvétie, fin XIXe siècle : patentes, correspondances, rituels consacrant l'appellation Régime Écossais Rectifié.
32. La Chaîne d'Union de Paris, Journal de la Maçonnerie Universelle. 25e année — Troisième série — N° 6 de juin 1889 et N° 10 d'octobre 1889. Parutions émanant du Grand Orient de France.
33. Montchal à Bouley, 4 août 1910, cité in DELON (Francis), art. cit. supra note 27.
34. Lettre de J.-B. Willermoz, 21 novembre 1810. Archives. Condamnation explicite de la politique d'alliance avec le Grand Orient de France.
35. Recès du Convent de Wilhelmsbad (27-28 août 1782), séance du 28 août. Voir « Note technique — Articulation Préfecture/Prieuré/Grand Prieuré au regard du Recès du Convent de Wilhelmsbad », Ve Province de Bourgogne, 2026.
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